Anatomie du flow

Dans le précédent article, le nageur des chutes de Lü-leang partageait avec Confucius son expérience des eaux tumultueuses l’ayant amené à lâcher prise pour se laisser « happer par les tourbillons et remonter par le courant ascendant » suivant ainsi « les mouvements de l’eau sans agir pour (son) propre compte » . Dans ce nouvel article, nous verrons que ce conseil vaut aussi pour appréhender le corps humain selon les flux qui le traversent.

Dans son livre « Le chaos sensible » , Theodor Schwenk (1910-1986) évoque la façon dont l’eau en mouvement « cherche toujours à atteindre un niveau plus bas que le sien » obéissant ainsi à la loi terrestre de la pesanteur « qui la force à s’écouler, qui l’écarte de sa forme sphérique originelle et l’incite à se mouvoir de façon plus ou moins rectiligne vers un but. »

Il explique comment, entre la tendance à vouloir retrouver la forme qui lui est propre et la traction de la pesanteur, « il y a pour l’eau de multiples possibilités de réaliser un équilibre rythmique. »

Chaîne de tourbillons bien développée. (T. Schwenk, Le chaos sensible)
Chaîne de tourbillons bien développée. (T. Schwenk, Le chaos sensible)

Il montre plus loin comment cette tendance explique les formes spiralées et fluides que l’on retrouve dans l’organisme humain :

Avant sa naissance, l’enfant se trouve dans une enveloppe de liquide protectrice ; il n’est pas encore entré définitivement dans le champ des forces terrestres. Il est couché comme à l’intérieur d’une sphère, et il est encore presque entièrement liquide, du moins aux premiers stades de la vie embryonnaire. Sa forme, d’abord liquide, se densifie ensuite progressivement.

Humérus humain  (Theodor Schwenk, Le chaos sensible, Triades, 2005)Quand il entre dans le domaine terrestre, il quitte l’espace courbe de l’eau et il entre en relation avec les forces rectilignes. Dans la mesure où il subit leur influence, son corps se solidifie, ce qui est une condition indispensable à l’acquisition de la station verticale et de la marche. Dans les formes de croissance de ses membres, entre autres, on retrouve les traces de son origine dans le monde sphérique de l’eau, c’est-à-dire du cosmos. On y voit aussi la marque des compromis qui sont intervenus entre la tendance initiale courbe et les forces rectilignes de la terre. Les formes arquées et plus ou moins spiralées des muscles et des os sont aussi bien le souvenir du milieu aqueux que la marque d’un effort pour maîtriser l’état solide.

(T. Schwenk, « Le chaos sensible. Création de formes par les mouvements de l’eau et de l’air » , Triades, 2005, p. 24)

Dessin de Andràs Szunyoghy, Anatomie humaine à l'usage des artistes, Könemann, 2000
(Dessin A. Szunyoghy, Anatomie humaine à l’usage des artistes, Könemann, 2000)

Dessin de Andràs Szunyoghy, Anatomie humaine à l'usage des artistes, Könemann, 2000.
(Dessin de Andràs Szunyoghy, Anatomie humaine à l’usage des artistes, Könemann, 2000.)
Tout explorateur du mouvement humain, danseur, acteur, ou encore sportif, en quête de ce qu’on appelle le « geste parfait », retrouvera, dans cette évocation de la genèse des formes de l’organisme humain, l’écho de ses propres sensations intérieures dans la pratique de son art, l’écho de la façon dont s’organisent les forces qui le traversent et se manifestent dans son mouvement.

Écorché dansant, dit de Bandinelli, XVIe siècle. (Figures du corps, Beaux-arts Les Éditions, 2008)
(Figures du corps, Beaux-arts Les Éditions, 2008)

Le travail que je propose en Callisthénie passe aussi par l’expérience de l’architecture corporelle et des forces qui la traversent, utilisant la pesanteur et le support rythmique de la respiration. Il faut noter qu’une telle expérience sollicite tout autant les sensations kinesthésiques que l’imagination dans la mesure où elle invite à modifier les représentations courantes que l’on peut avoir de son corps comme une masse statique et inanimée. Il importe en effet que cette sensation de fluidité au travers des différentes chaînes articulaires et musculaires, dans la posture comme dans le mouvement, trouve son prolongement dans les représentations.

Lamelles osseuses dans l'articulation de la hanche chez l'homme (Le chaos sensible, T. Schwenk)

Grâce à l’imagination, les représentations, qui obéissent le plus souvent à un monde rectiligne et statique, sont amenées à accueillir l’énergie fluide et vivante de la courbe qui leur faisait défaut, participant ainsi à faire le lien entre pensée et action.

C’est encore cette expérience rythmique du lien qui se manifeste entre intérieur et extérieur, entre terre et ciel, entre voûte plantaire et voûte crânienne.

 

Francois Fontaine, Philippe Comar, Décomposition du mouvement de la marche, 1990. Craies sur tableau noir dans l'amphithéâtre de morphologie à l'École des beaux-arts. (Figures du corps, Les Beaux-arts Éditions, 2008)
Francois Fontaine, Philippe Comar, Décomposition du mouvement de la marche, 1990. Craies sur tableau noir dans l’amphithéâtre de morphologie à l’École des beaux-arts. (Figures du corps, Les Beaux-arts Éditions, 2008)
Partagez le contenu !

    Leave a Comment

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *